En 2023, plus de 60 % des Français déclarent avoir déjà participé à une action de partage sur une plateforme numérique, selon une étude de l’INSEE. Pourtant, 38 % expriment simultanément une méfiance envers ces dispositifs, invoquant le manque de confiance et la crainte de l’exploitation.
L’essor des biens partagés et des espaces collaboratifs ne va pas sans son lot de paradoxes. Les inégalités d’accès se creusent tandis que la marchandisation des échanges s’intensifie. D’un côté, les initiatives solidaires se multiplient ; de l’autre, la concurrence et de nouveaux enjeux économiques modifient la donne. On assiste à une cohabitation, parfois tendue, entre générosité affichée et intérêts plus terre-à-terre.
Le partage, une valeur fondatrice en mutation dans la société moderne
Le partage ne se résume pas à passer le pain à table ou à prêter un livre. Il dessine, discrètement mais fermement, la trame invisible qui relie les personnes et façonne nos communautés. Aujourd’hui, la société moderne bouscule les repères : cette valeur humaine s’adapte à des rythmes inédits, tandis que les formes traditionnelles d’appartenance se fissurent. La famille, longtemps considérée comme l’ossature du bien-être social et de la transmission, voit émerger à ses côtés des réseaux d’affinités, des liens numériques, des solidarités spontanées.
Dans les rues de Paris comme dans les villages, le partage prend mille visages. Générosité et hospitalité ne se limitent plus à la sphère privée : elles s’expriment à travers des structures associatives, des groupes citoyens, parfois même au sein de l’entreprise ou de l’université. Le partage d’idées, de temps ou d’objets irrigue la créativité, stimule l’innovation et renforce la convivialité au quotidien.
Cependant, cette dynamique ne gomme pas les tensions. De nouveaux acteurs, État, marché, investissent des terrains qui relevaient autrefois du domaine du don ou de la vie intime. Les lignes bougent : partage subi ou choisi, transmission familiale ou apprentissage collaboratif, la frontière devient floue. En France, la question de la cohésion sociale revient sur le devant de la scène, révélant à quel point le partage demeure un levier pour retisser les liens sociaux dans une société marquée par la défiance.
Voici quelques dimensions concrètes qui illustrent ce paysage :
- Solidarité : véritable socle du vivre-ensemble, elle se manifeste à travers l’entraide, l’accueil ou la mise en commun de ressources.
- Santé mentale : partager, c’est aussi sortir de l’isolement, retrouver confiance et estime de soi.
- Apprentissage : la circulation des savoirs et des pratiques stimule la créativité et resserre les liens dans le tissu social.
Pourquoi le lien social repose-t-il sur l’acte de partager ?
Le lien social ne se décrète pas. Il ne suffit pas d’habiter le même immeuble ou de travailler côte à côte pour qu’il se tisse. Ce qui fait la différence, c’est l’échange, le don, la réciprocité. Marcel Mauss, dans son célèbre Essai sur le don, l’a montré : donner n’est jamais neutre, c’est un acte qui engage, relie, crée des obligations réciproques. Chaque geste de partage, aussi modeste soit-il, participe à la construction de la cohésion sociale.
La reconnaissance occupe une place centrale dans cette dynamique. Le sociologue Serge Paugam a mis en lumière ce besoin fondamental d’être reconnu, entendu, inclus. Le partage matérialise cette reconnaissance, il fait de l’autre un partenaire à part entière, pas un simple réceptacle d’aide. Même dans nos sociétés modernes, où les formes de lien évoluent, cette aspiration demeure vivace. Le contre-don, ou même l’espoir d’un retour, entretient la relation et maintient l’équilibre.
Le partage ne se limite jamais à l’altruisme pur. Il peut aussi, lorsqu’il fait défaut ou dévie, devenir source de malveillance ou d’exclusion. Georg Simmel l’avait bien perçu : l’échange, si minime soit-il, bâtit des ponts inattendus entre individus, groupes ou générations. C’est à travers ces actes, quotidiens ou exceptionnels, que prennent forme les types de liens sociaux qui structurent la société d’aujourd’hui.
Trois modalités concrètes se dessinent :
- Don : il instaure la confiance et ouvre la perspective d’un retour, immédiat ou différé.
- Échange : il pose les bases de la réciprocité et équilibre droits et devoirs de chacun.
- Partage sans réciprocité : il manifeste une attention désintéressée à l’autre, souvent à l’origine du vivre-ensemble.
Nouvelles formes de partage : entre numérique, économie collaborative et engagement citoyen
Les contours du partage se redessinent à grande vitesse. Le développement du numérique et la montée en puissance de l’économie collaborative bouleversent les habitudes. Les plateformes de covoiturage, d’hébergement entre particuliers ou de transmission de savoirs multiplient les possibilités de partage de ressources et de connaissances. On ne se définit plus seulement par ce que l’on possède, mais par ce que l’on met en commun.
La participation citoyenne s’exprime aujourd’hui à travers des canaux variés. Le bénévolat se réinvente : il n’est plus l’apanage des grandes associations structurées, mais s’incarne aussi dans l’entraide de proximité, les réseaux d’entraide locale, ou le partage de temps via des plateformes spécialisées. La communauté numérique devient un terrain fertile pour la solidarité, l’innovation sociale, l’inclusion et la créativité collective.
Concrètement, ces mutations s’observent à travers plusieurs tendances marquantes :
- Le partage numérique révolutionne la diffusion du savoir : forums, tutoriels, wikis, projets open source démocratisent l’apprentissage.
- La diversité des acteurs, du citoyen à l’entreprise, enrichit la cohésion et favorise une participation organique plus large au sein de la société.
- La collaboration prend le pas sur la simple coexistence, amenant chacun à s’interroger sur la portée et la finalité du partage dans la société contemporaine.
Guidée par la technologie et l’engagement individuel, la transformation du partage insuffle de nouveaux équilibres, plus horizontaux. Les frontières entre vie privée, monde professionnel et engagement collectif s’estompent, et de nouvelles solidarités émergent là où on ne les attendait pas.
Vers une redéfinition du vivre-ensemble : quels enjeux pour demain ?
La redistribution façonne le visage des sociétés contemporaines, révélant l’équilibre parfois instable entre intérêt individuel et bien collectif. Les travaux de sociologues comme Marcel Mauss ou Alain Caillé mettent en lumière la diversité des transferts de biens : don, échange, ou transfert obligatoire sous l’égide de l’État-providence. Les politiques de protection sociale structurent la solidarité, mais font aussi émerger la question du pooling et de la légitimité de certains transferts illégitimes.
En Europe, le débat sur la division du travail social et les différents régimes d’attachement traverse les frontières, des conceptions françaises aux modèles scandinaves décrits par Andersen ou Esping-Andersen. Axel Honneth, avec sa réflexion sur la reconnaissance, éclaire les mécanismes d’attachement et les formes de reconnaissance sociale qui traversent le partage.
Quelques pistes issues de la recherche viennent éclairer ces enjeux :
- Des anthropologues comme Charles Macdonald ou Alain Testart analysent les cas intermédiaires de transfert, à mi-chemin entre don et obligation.
- Les contributions de Muhammad Yunus autour de la microfinance ou de Frédéric Lordon sur l’économie du commun dessinent de nouvelles solutions solidaires.
La société actuelle, portée par l’innovation et le débat, questionne en permanence la légitimité des transferts, la place de la redistribution et la capacité à inventer de nouveaux modes de vivre-ensemble. Si le partage change de forme, il reste l’un des moteurs les plus puissants de notre capacité à faire société. Laissons la question ouverte : quel visage prendra le partage de demain, et quelle société voulons-nous vraiment bâtir sur ses fondations ?



